La pierre sacrée (3)
Au lecteur
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La pierre sacrée (1)
La pierre sacrée (2)
La pierre sacrée (3)
Bibliographie
Annexes
 
Mysterium Magnum et Mysterium chrétien

Les auteurs de vulgarisation considèrent trois phases principales dans le Mysterium Magnum, le Grand Art des alchimistes :  nigredo ou l’œuvre au noir, puis albedo ou l’œuvre au blanc et enfin rubedo, ou l’œuvre au rouge. Ces couleurs, aperçues dans le creuset de l‘alchimie minérale, correspondent à la dominante principale de la matière première au cours de sa métamorphose en pierre philosophale.

Cette progression des couleurs nous semble incomplète à la lumière des écrits de l’alchimiste de la  Tourbe des philosophes  : «Faîtes à la fin comme au commencement» nous enseigne-t-il. Ainsi, il est indispensable d’œuvrer aussi sur son âme car l’alchimie n’est pas seulement minérale, elle est aussi spirituelle. Il faut reprendre en âme et conscience l’œuvre au rouge, en passant par un second œuvre au noir, pour atteindre le degré suprême de l’ Œuvre au Blanc pour son accomplissement philosophique. « Le passage de la pierre brute à la pierre retaillée par Dieu, et non par l’homme, est celui de l’âme obscure à l’âme illuminée par la connaissance divine# ». A ce stade de l’Art, l’Esprit Saint célèbre les noces mystiques des deux principes unifiés. On donne pour représentation symbolique de cette phase, un triangle de feu pointe en haut enchevêtré dans un triangle pointe en bas. Un point central au milieu de cette figure confirme l’union des deux éléments. La tradition alchimique propose aussi un carré portant un point central, mais aussi un carré sur lequel est imprimé la Colombe (avis hermetis, oiseau d’Hermès). C’est la réorchestration des quatre éléments fondateurs sous l’impulsion de la « Quinte-Essence », l’Esprit, le feu secret. Le Pseudo-Aristote ne conseillait-il pas aux adeptes de la métamorphose de diviser leur pierre en quatre éléments afin d’obtenir tout le magistère ?

N’est-il pas singulier de constater que les trois étapes symboliques vécues par le Christ , correspondent à cette continuation des couleurs de l’ Œuvre accomplie ? Dans le   mythe de l’alchimie , Mircea Eliade le confirme par l’interprétation alchimique du Mysterium chrétien attribué au bénédictin Dom Pernety : « Dans la première préparation, il (« l’esprit universel du monde »), est tourmenté, comme le dit Basile Valentin, jusqu’à verser son sang; dans la putréfaction, il meurt; quand la couleur blanche succède à la noire, il sort des ténèbres du tombeau, et ressuscite glorieux; il monte au ciel, tout quintessencié; de là, dit Ramon Lull, il vient juger les vivants et les morts, et récompenser chacun selon ses oeuvres».

Précisément, on ne peut obtenir la pierre achevée et s’accomplir soi-même sans passer par des épreuves ou des échecs apparents. Saint-Jean de La Croix appelait ce passage délicat « la noche oscura »ou nuit obscure. Elle correspond à l’œuvre au noir (nigredo) de l’alchimie. Dans cette démarche, la douleur, la peine, la noirceur de l’artiste sont  « spiritualisées grâce à certaine avancée quasi sacrificielle de l’âme jetée par l’Esprit sur la route où la marche est devancement : « Le flamboiement est ardeur luminante. Le flamboyant est l’extase qui illumine et fait resplendir, mais dont la puissance n’en finit pas non plus de tout ronger et consumer jusqu’au blanchissement de la cendre».

Une autre comparaison permettrait de mettre en relation la réalisation de l’œuvre depuis la nigredo avec cette fois l’origine de la Création. D’après Serge Hutin, « l’alchimiste s’efforce de reproduire à une échelle réduite ce qui s’était passé à l’origine en grand, lors de l’organisation du chaos primordial indifférencié par la Lumière irradiante». Dans la Genèse, on lit que « la terre était tohu et bohu, une ténèbres sur les faces de l’abîme, mais le souffle d’Elohîm planait sur les faces des eaux. Elohîm dit : « Une lumière sera ». Et c’est une lumière». Cette terre « tohu et bohu », ténébreuse, apparaît comme l’exemple originel de l’œuvre au noir. Le « Fiat Lux » serait à rapprocher de l’œuvre au blanc.

Dans son Journal, Kierkegaard avait soulevé un autre coin du voile du Mystérium chrétien avec le parallèle Lapis-Christus en redéfinissant la pierre placée pour fermer le tombeau du Christ. Selon lui, elle « pourrait s’appeler, (…) semble-t-il, plus convenablement la pierre philosophale, s’il est vrai que son enlèvement non seulement aux pharisiens, mais pendant dix-huit siècles aux philosophes, a donné tant de besogne». Cette pierre est bien « une » pierre philosophale si l’on considère aussi qu’elle fut fécondée par la Lumière du corps glorieux du Christ ressuscité.

L’iconographie et les écrits alchimiques fourmillent d’exemples où la pierre philosophale est représentée par le Christ. De même qu’au contact de la pierre, les métaux imparfaits sont susceptibles de perfection par leur transformation en or, le Christ est cette pierre sur laquelle l’homme peut bâtir le temple de Dieu. Comme l’écrit A.Koyré cité par Pierre Laszlo, « la pierre philosophale, c’est le Christ de la nature, et le Christ, c’est la pierre philosophale de l’esprit. Le Mercure, étant l’intermédiaire entre le Soleil et la Lune, est le Christ dans le monde de la matière, comme le Christ, médiateur entre Dieu et le monde, est le mercure spirituel de l’univers ».

A la lecture de « Philosophie et alchimie » de Françoise Bonardel, on ne doute plus de l’intime relation du Grand Art avec le Mysterium chrétien. Selon le chercheur s’interrogeant sur un essai de définition, « l’alchimie aurait à préparer la materia prima d’une ultime transfiguration christique couronnant le Golgotha, de faire indéfiniment alterner, jusqu’à une sorte d’éblouissement final, les rapports d’identité entre la créature et l’Unique créateur. »


La quête de la pierre blanche

Ainsi, le sens des œuvres philosophiques serait de se lancer dans la quête d’une pierre mystique. Paracelse s’exprime sans ambiguïté sur la résurrection spirituelle de l’homme par l’initiation hermétique : « un homme qui (…) est parvenu à participer à l’action qu’exercent les intelligences célestes, possède par cela même la Pierre philosophale ». Cette réintégration de l’homme dans la famille divine est une promesse de l’Éternel : « Que celui qui a des oreilles entende ce que l’Esprit dit aux églises : A celui qui vaincra je donnerai de la manne cachée et je lui donnerai un caillou blanc; et sur ce caillou est écrit un nom nouveau, que personne ne connaît, si ce n’est celui qui le reçoit».

Il est nécessaire de préciser, si l’on peut se permettre, que le fameux caillou est « d’une telle blancheur qu’il n’est pas de foulon sur la terre qui puisse blanchir ainsi». Il s’agit d’une pierre de lumière car elle est transfigurée. Un alchimiste nous éclaire sur son pouvoir dans le Rosarium Philosophorum : « comprenez, fils des Sages, ce que proclame cette pierre infiniment précieuse… Et ma lumière triomphe de toute lumière, et mes biens excellent tous les biens…». C’est l’œuvre au Blanc spirituelle , phase sublime du Grand Œuvre et non l’œuvre à blanc minérale.

Paul Lacroix cite dans ses Curiosités des sciences occultes, le récit du voyage symbolique d’un adepte dans cette quête hermétique du caillou blanc : « (…) je me suis vu conduit dans le cabinet du soleil…, où j’ai reconnu que la vraye et maistresse Pierre angulaire et cubique est la base et le vray centre de la lumière, sortant de soy-mesme des ténèbres de ce caillou blanc, de cette onction qui enseigne toutes choses, de cette sagesse céleste qui assiste continuellement le throne du Très-Haut, dont découle cette huyle de joie, ce baume de vie triangulaire, le vray escarboucle de nos anciens pères et prédécesseurs».

Cette pierre devient enfin celle du « Roi couronné d’un diadème, resplendissant comme le Soleil, brillant comme une escarboucle…demeurant dans le feu». Cette escarboucle daterait-elle de l’ « héraldique d’avant le blason », selon le mot de Roger Caillois ?

Nombreux seraient encore les exemples à citer qui appuient notre démarche artistique. Nous ne pouvons pas cependant restituer l’intégralité de nos discussions philosophales qui ont motivé nos choix. Néanmoins, tout un chacun aura trouvé dans cette thématique des points illustrés dans la réalisation de notre pierre « Achoppement ».

artetalchimie
01/07/03